Le dimanche 3 juin 2018, le Lavallois Daniel Bordeleau participait pour une troisième année à la Course des pompiers. À la suite de son demi-marathon, il a écrit un compte rendu de son expérience. Un texte qu’il nous fait plaisir de vous partager.

« Ce texte que j’ai écrit nous permet d’entrer dans la peau d’un coureur qui vit, à sa façon, la progression de ce parcours. »

Bonne lecture!

Dans le feu de l’action 

«  Un peu émouvant, ce premier dimanche de juin aux portes de l’ancestrale église de St-Vincent de Paul. Impossible de ne pas penser à toutes ces messes des finissantes et des finissants célébrées au fil des ans auxquelles j’ai participé comme enseignant au Collège Laval. Cette messe souligne la fin d’un parcours pour les élèves de cinquième secondaire alors que la Course des pompiers y élit domicile pour le départ officiel de son demi-marathon. À l’approche des 9 heures, les participants à l’épreuve se massent, attendant impatiemment le signal de départ. Comment ne pas rester insensibles quand on voit, à la ligne de départ, des amis qui viennent t’encourager. Pour l’événement, le père et le fils partent côte à côte. Agréable, rien de moins!

À quelques secondes du départ, on invite les coureurs à se préparer mentalement. Comment ne pas parler de ce feu qui m’anime avant le grand moment? Je dois me méfier de suivre les coureurs téméraires qui, je l’espère, s’époumoneront, suffoqueront peut-être en cours de route; il me faut éviter de jeter de l’huile sur le feu, de suivre avec rigueur mon plan de match. Je me parlerai en courant, interférant avec cette musique dont je ne saurais me passer entre mes deux oreilles.

Ça y est. Le compte à rebours est engagé. Je vérifie mon Ipod Shuffle, ajuste mes écouteurs et me promets de ne pas m’ « enflammer »; pourtant, il s’agit bel et bien du thème rassembleur et mobilisateur de l’événement. Tout le monde est sur la ligne de feu. Un klaxon perturbe alors le calme proverbial de ce quartier historique de Laval. On donne enfin le feu vert aux coureurs. Une légère griserie s’empare de moi au moment où j’enjambe les tapis de chronométrage. Je sens le feu monter en moi; il ne reste plus qu’à l’alimenter jusqu’à l’arrivée, au Centropolis, ce carrefour branché de la banlieue nord de Montréal.

Premier objectif : gérer le cheptel, le décimer au plus vite; savoir braver le feu tout en sachant contenir son ardeur. On cherche sa place dans le troupeau. On ne veut surtout pas être ralenti sans raison. Dans ma tête, il est clair que je ne dois pas me brûler; je dois garder mes forces, surtout en prévision d’un moment que j’attends avec beaucoup d’appréhension : l’avenue du Parc, un bon kilomètre et demi en ascension au sens propre, mais une véritable descente en enfer au sens figuré pour certains coureurs. L’an dernier, j’avais dû, à ma grande déception, m’arrêter en chemin, essoufflé, sans raison évidente, ou plutôt oui : j’avais amorcé la première partie du parcours trop rapidement et cette côte – quelques kilomètres plus loin – n’attendait plus que moi, ne souhaitant que ma mort!

Le premier kilomètre nous catapulte en ligne droite sur le boulevard Lévesque, en direction de l’école Georges-Vanier, là même où nous bifurquons pour aller faire la cour au Centre de la nature. Les premiers « kils » ne tuent personne; au contraire, tout feu tout flamme, les coureurs avancent en toute confiance, me convainquant presque que je ne pourrai jamais tenir le coup à ce rythme d’enfer. Je jette un premier regard à ma montre; à ma grande satisfaction, je constate que mes deux premiers kilomètres ont été courus sur une base de 5:00. Il faut maintenant conserver cette cadence infernale.

Les pompiers bénévoles nous invitent à traverser le boulevard de la Concorde pour accéder au grand parc vert de Laval. On assiste alors à une succession de courtes montées et de descentes qui exigent chacune une approche sectorielle, calibrée et intelligente; quand je voyais une pente abrupte se présenter, je prenais le temps de me « coacher » : « Du calme, Daniel, réduis ta foulée; quand tu seras sur le plat, prends le temps de récupérer quelques secondes avant de reprendre ta vitesse de croisière. » On s’apprête à quitter le parc pour s’engager dans l’une des parties les plus exigeantes du parcours : l’avenue du Parc, une ascension en deux temps. D’abord, une grimpée progressive où la modération profite aux joggeurs au moment de passer à la seconde étape puisqu’un dénivelé un peu plus accentué ne manquera pas de « tuer » quelques coureurs ni de réveiller de tristes souvenirs de l’an dernier alors que je me sentais mourir à petit feu entre ces deux ascensions. Ce kilomètre et demi ne pardonne pas : il laisse des traces, il peut hypothéquer la suite du parcours. Sur le chemin, je vois des coureurs s’éteindre à petit feu. J’accueille avec grande satisfaction l’approche du boulevard de la Concorde, lequel nous invite à poursuivre notre chemin vers le boulevard Lévesque où la rivière nous tiendra compagnie pour une bonne heure. Je prends conscience que j’ai complété avec succès cette première tranche de l’épreuve. S’amorce maintenant une ligne relativement droite pour les prochains kilomètres. Je constate que la distance entre les coureurs commence à s’espacer graduellement. J’avoue que l’étape du Centre de la nature a bel et bien affecté plusieurs coureurs.

Les quelques supporteurs sont vraiment appréciés en bordure de route. S’ils savaient à quel point on les apprécie chaque fois qu’on les croise… Certains supporteurs attirent mon attention. Qu’il s’agisse de jeunes enfants qui tiennent à donner au passage la main aux coureurs, les affiches motivationnelles alors que parfois tu as l’impression qu’on les a écrites pour toi, des encouragements qui te propulsent vers ton but, ces personnes bien placées sur le trottoir et qui vous attendent avec leur boyau d’arrosage, sans oublier les musiciens présents sur le parcours.

Une coureuse à la foulée coulante et régulière comme une horloge m’est livrée sur un plateau d’argent, en ce sens qu’elle me permettra de conserver une allure idéale sur les prochains kilomètres. J’ai toujours éprouvé ce besoin lors de courses officielles de repérer un coureur qui peut m’entraîner dans son sillage et dont la vitesse correspond exactement à celle que je peux tenir. Maintenant, pouvez-vous un seul instant comprendre la douleur de mon chagrin lorsque je l’ai vue s’arrêter en chemin quelques kilomètres plus loin?

Les points d’eau se franchissent assez rapidement et exigent du coureur qu’il soit habile et rapide pour satisfaire ses besoins. Heureusement, ma ceinture est déjà garnie depuis le début de la course, me permettant ainsi de poursuivre la route et de gagner du temps. Quel moment désagréable lorsqu’on voit ces généreux donateurs nous proposer un petit verre de papier qu’on ne peut tenir dans sa main sans affecter son équilibre, sa respiration, son erre d’aller!

La musique et la vue de ce beau paysage collaborent en synergie et me permettent de garder le cap. On croise enfin l’Autoroute 19 et on bifurque vers la Marina du Commodore. La cadence est toujours bonne, ma fée coureuse me précède toujours à mon grand bonheur.

À l’approche de l’intersection des rues Cartier et des Laurentides, on franchit le onzième kilomètre. Station de rafraîchissement en vue. Distribution de gels. Je m’époumone tellement à déballer l’enveloppe que j’en perds mon souffle et mes forces, à un point tel que je dois prendre une pause de quelques secondes pour récupérer. Aurait-il fallu accrocher une paire de ciseaux à ma ceinture? Une vraie farce! Si vous m’aviez vu me débattre en pleine course à essayer de déchiqueter tant bien que mal le sachet. Je réussis à percer l’enveloppe gélatineuse dont la substance visqueuse réussit à s’immiscer entre mes doigts. Dégueulassement collant… Je repars… Je passe sous le pont Viau.

On longe toujours la rivière des Prairies. Une ligne droite. Un peu moins de supporteurs, il me semble. Cette deuxième longue ligne droite m’offre un décor agréable près de la rivière, mais le joli portrait souffre tout de même d’une homogénéité un peu trop insipide. On s’en lasse bien malgré nous, préoccupés par une seule chose : se rapprocher de l’étape ultime.

Arrive enfin l’avenue du Crochet sur notre droite, une ascension qui nous conduira au boulevard Cartier, sur lequel on tournera à gauche pour gravir le viaduc qui se refait une jeunesse. Je dépasse quelques coureurs dans ce secteur qui semblent être à court d’énergie. On emprunte la rue Pacifique à gauche jusqu’au boulevard des Prairies.

Ce secteur du parcours me permet de renouer avec le territoire de mon enfance, Laval-des-Rapides. Chaque rue que je croise réveille des souvenirs. Des supporteurs surgissent ici et là, dont une dame âgée, mais enthousiaste comme ça ne se peut pas, toute seule sur le trottoir, convaincue de l’importance démesurée de sa présence. Je l’ai remerciée chaleureusement pour ses élans de générosité. Cette résidence n’est-elle pas située à l’endroit même où était autrefois mon ancienne école, St-Jean-Eudes?

Je commence à ressentir une petite baisse d’énergie et je me permets de m’abreuver en prenant une pause de quelques secondes. Heureusement, mon excellente capacité de récupération me permettra de reprendre mon parcours sans problème, avec la même fougue.

Le dernier secteur (5 km) se présente, l’Institut Armand-Frappier nous accueille à bras ouverts avec son décor enchanteur, lequel nous permet d’ignorer temporairement l’épuisement qui commence à nous tenailler; un décor ombragé à souhait, de beaux arbres matures nous distraient agréablement, une sensation plus que bienvenue à quelques kilomètres de l’arrivée.

Toujours sur les terrains de l’Institut Armand-Frappier, on voit poindre au loin une ascension prononcée sur approximativement 400 mètres et qui affectera une bonne moitié des coureurs. On se dirige vers la caserne no 2 qu’on nous invite à traverser sous les encouragements appréciés des pompiers; par la suite, on emprunte un boulevard du Souvenir sur lequel on épousera une longue épingle qui ne finira pas de finir et qui épuisera psychologiquement le coureur.

On quitte du Souvenir pour obliquer vers le boulevard St-Martin, moins d’un kilomètre encore. Je sens une crampe en latence derrière la cuisse droite que j’essaie tant bien que mal d’exorciser. J’y parviens en ralentissant un brin ma cadence.

Dernier virage : direction Centropolis. La foule est au rendez-vous. Ma conjointe, Andrée, et ma petite-fille, Rosalie, nous accueillent avec enthousiasme. Encore une centaine de mètres avant la fin. Je n’ai même pas pensé à regarder le chrono en haut; j’oublie même d’arrêter le chronomètre de ma montre, trop préoccupé à franchir la ligne d’arrivée, où les pompiers nous accueillent en véritables champions. C’est avec le feu dans les yeux qu’il me fallait lutter pour parvenir à atteindre un objectif que je m’étais fixé quelques mois auparavant. Je voulais terminer premier dans ma catégorie d’âge.

Maintenant, j’attends avec beaucoup de fébrilité le prochain rendez-vous en juin 2019. La Course des pompiers de Laval : courir pour la cause (amasser des fonds pour soutenir les soins et l’aide aux grands brûlés), pour le dépassement et surtout, pour le plaisir. »

Daniel Bordeleau
Vimont


De gauche à droite: Yannick Turcot (ami de mon fils), moi-même (Daniel Bordeleau), Mathieu Bordeleau (mon fils)

Et sur la photo à la Une : de gauche à droite : Mathieu Bordeleau (mon fils), Rosalie (ma petite-fille) et moi-même (Daniel Bordeleau)

Merci M. Bordeleau pour votre superbe témoignage!

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